Pierre Goursat et l’exercice de la charité entre frères (2/3)

Voici la deuxième partie d’un article signé de Pierre Goursat sur l’exercice de la charité, paru dans Il est vivant! au mois de juillet 1978. Le fondateur de l’Emmanuel y expose la seule règle qu’il avait proposé à la Communauté : ne pas critiquer, « même en plaisantant ». C’est une réflexion publiée dans un contexte particulier, à une époque où les groupes de prières sont l’objet de nombreuses critiques et de turbulences (pour la première partie, c’est ici).

Faut-il abandonner tout esprit critique ?

Le plus souvent, c’est par exagération négative que l’on pêche, non par erreur ou mensonge. Ce qu’on a vu est vrai, mais on a grossi démesurément un détail au détriment de l’essentiel. N’oublions pas que la lucidité sans l’Amour, c’est le regard du démon, non celui de Jésus. Comme le dit le Père Garrigues (cf. Il est Vivant n°14, la communauté et le combat spirituel), « on peut constater à certains moments telle ou telle ombre au tableau. Certains les voient plus que d’autres, c’est normal. Mais il faut les voir “ comme ne les voyant pas ”, selon l’expression de St Paul. Quand je dis “ comme ne les voyant pas ”, cela veut dire sans laisser l’Ennemi lier notre cœur par l’ombre que nous avons remarquée, car l’Accusateur est là, trop content de nous montrer les failles les uns des autres. Croyez-moi, je ne plaide pas pour l’aveuglement, parce qu’il y a de la lâcheté dans l’aveuglement. La politique de l’autruche, ce n’est pas cela que nous demande Jésus. »

Voir avec d’autres yeux que ceux de la raison humaine

L’Esprit Saint, l’Illuminateur, conduit ceux qui se laissent modeler et mouvoir par Lui à « la Vérité toute entière » (Jn 16, 13). Il nous apprend à voir avec d’autres yeux que ceux de la raison humaine. Il nous donne de voir toute la vie qui germe en chacun de nos frères, en chacune de nos communautés. « Puisse-t-il illuminer les yeux de notre cœur pour nous faire voir quelle espérance nous donne son appel, quels trésors de gloire renferme son témoignage parmi les saints… » (Ep 1, 17-18). Ainsi, peu à peu, nous aimons regarder nos frères, heureux de découvrir en eux le travail de la grâce chaque jour plus profond. Nous admirons la puissance avec laquelle l’Esprit agit en eux pour les transformer et les renouveler, et nous nous émerveillons de la surabondance de grâces que le Seigneur leur donne… Leurs faiblesses sont alors relativisées retrouvant leur juste place, et si elles existent toujours, elles ne bouchent plus la vue… C’est vraiment le Seigneur que nous voyons peut à peu vivre en nos frères et s’exprimer par eux.

Prendre conscience de notre misère

Mais comment vivre la bienveillance à l’égard de nos frères si nous n’avons pas déjà pris conscience en profondeur de notre propre misère, et aussi du pardon de Jésus ? A un certain moment, Jésus nous donne d’accepter notre misère, de ne plus en avoir peur, car Il nous fait comprendre qu’Il nous aime tels que nous sommes ; alors nous sommes tout étonnés de la valeur que nous avons pour le Seigneur. Son Amour n’est pas aveugle, mais transfigure notre péché : si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur. « Car tu comptes beaucoup à mes yeux, parce que tu as du prix et que moi je t’aime » (Is 43, 4). Ainsi, parce que nous nous savons misérables et pardonnés, nous devenons indulgents pour la misère des autres : nous devenons miséricordieux.

Comment alors ne pas laisser monter en notre cœur ce chant d’action de grâces, cette reconnaissance infinie envers notre Dieu qui se plait à accomplir de si grandes merveilles à travers notre fragilité. Et si nous étions tentés une fois ou l’autre de nous glorifier de certains succès, le constat évident de notre indignité et de notre péché nous en dissuaderait aussitôt. « Ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile pour qu’on voie bien que cette extraordinaire puissance appartient à Dieu et ne vient pas de nous » (2 Co 4, 7).

Un émerveillement perpétuellement renouvelé

Cette surabondance d’amour nous emplit de joie et d’action de grâces parce qu’elle ouvre notre cœur, nous fait toucher du doigt l’action rebondissante de la grâce en nous-mêmes et en nos frères. Sans cet émerveillement perpétuellement renouvelé, il n’y a pas de réelle vie dans l’Esprit. Le Seigneur nous rend “ pneumatiques ”, afin que nous nous laissions mouvoir, guider et dérouter par Lui sur les chemins nouveaux qu’Il nous prépare ; et nous ne pouvons le suivre si nous gardons notre cœur endurci par la critique et nos yeux fixés sur tout ce qui ne va pas autour de nous. « Les gens regardent toujours ce qui “ s’écroule ”, mais quand on regarde ce qui pousse, c’est extraordinaire. » (1)

Une émulation dans l’Amour

Cette exultation intérieure, de plus en plus vraie au fur et à mesure qu’elle nous habite profondément, efface de notre cœur toute trace de crainte ou de jalousie, fait disparaître tout désir de nous comparer aux autres. Quand l’Amour du Christ nous presse, il nous fait témoigner des merveilles que le Seigneur accomplit parmi nos frères. Dans l’Esprit Saint, la concurrence disparaît : elle devient encouragement et émulation dans l’Amour. Et puisque Dieu nous fait une confiance totale, à nous qui sommes si faibles, pourquoi à notre tour ne pas faire la même confiance à nos frères ? Le temps que nous passions auparavant en critiques, et en paroles vaines, nous devrions dès aujourd’hui le passer à prier pour nos frères, et supplier le Seigneur qu’Il achève en eux son travail de conversion. Et comment n’exaucerait-Il pas notre prière, faite avec fois et amour, Lui qui réalise chaque jour des merveilles de conversion dont nous sommes tous témoins.

(1) Pierre renvoyait le lecteur au témoignage du P. Xavier Lefebvre paru dans le même numéro, intitulé « Au contact de la Parole vivante ».

La suite la semaine prochaine…

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